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Emile Marchand (1882 - 1914)

En novembre 1891, Vaussenat est pris d'un sérieux malaise cardiaque au Pic; il est descendu en catastrophe par deux porteurs à Bagnères, où il meurt au bout d'une semaine.

Après une longue lutte d'influence entre le Bureau Central Météorologique, l'observatoire de Paris et d'autres instituts, Emile Marchand, un astronome et géophysicien expérimenté de l'observatoire de Lyon qui a séjourné au Pic deux ans auparavant, devient le deuxième directeur de l'observatoire.

Il s'attèle immédiatement à la tâche d'améliorer et d'étendre les observations et mesures de physique et d'astronomie faites à l'observatoire. Pendant les 22 ans de sa direction, il collecte une considérable quantité de mesures quotidiennes avec l'aide de son personnel : la carte du Soleil, des surface planétaires et de la couverture nuageuse, ainsi que des relevés météorologiques, d'électricité atmosphérique, de magnétisme terrestre et de séismologie. Pendant cette période, il publie 35 articles de géophysique, 20 d'astronomie, 6 sur les relations Soleil-Terre et 9 de botanique. Malheureusement, la plupart de ces articles paraissent dans la revue d'une société savante locale et dans des comptes-rendus de congrès, et son oeuvre attend encore ses lecteurs.

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Emile Marchand avec ses instruments pour mesurer la vitesse des nuages à Bagnères en 1910

Les observations astronomiques, la carte journalière des taches solaires, l'aspect de Vénus (pour déterminer sa période de rotation), la recherche d'une atmosphère sur la Lune, la mesure des occultations des satellites de Jupiter, sont faites par Sylvain Latreille. Celui-ci utilise une lunette de 20 centimètres de médiocre qualité provenant des expéditions pour observer le transit de Vénus et donnée par l'observatoire de Paris. Marchand acquiert un spectrohéliographe, mais l'instrument est défectueux et il n'arrivera jamais à le faire fonctionner de façon satisfaisante. Il monte un projet détaillé pour installer un sidérostat polaire, type d'instrument bien adapté à un site qui est sous la neige huit mois sur douze, mais ne parvient pas à le réaliser faute de soutien et de crédits.

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Le Pic du Midi le soir du 25 avril 1907. Seul le dôme

Marchand réside dans la ville de Bagnères, à 27 kilomètres du Pic, où il mène les mêmes observations qu'au sommet de la montagne. Comme il fait également ces mesures sur le chemin qui monte au Pic, il acquiert ainsi des informations détaillées sur l'état de l'atmosphère à toutes les altitudes entre 550 et 2876 mètres. Il est en contact journalier avec le sommet par une ligne téléphonique privée, mais la liaison est parfois si mauvaise qu'il faut recourir aux signaux en morse pour communiquer. La ligne est aussi parfois rompue plusieurs fois par an par la neige, des branches, la foudre, les moutons, et Marchand doit alors envoyer quelqu'un pour rétablir la liaison. Comme la ligne est en cuivre, quelques sections sont volées à plusieurs occasions.

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A la cuisine de l'observatoire en 1906. Sylvain Latreille tisonne le feu

Marchand consacre beaucoup de temps aux tâches administratives, à l'entretien des bâtiments et à la fourniture de l'observatoire en denrées, combustible et autre matériel indispensable à sa survie. Pendant la brève période d'été, lorsqu'il n'y a pas de neige, un train de mulets portant une charge de cent kilos chacun parcourt le sentier presque journellement, pour y porter 10 à 15 tonnes de charbon, 2 tonnes de pommes de terre, 50 tonneaux de 36 litres de vin, ainsi que du bois, de l'eau potable, des conserves, etc. Le reste de l'année, l'observatoire est ravitaillé en viande fraîche, pain, fromage et légumes par deux ou trois porteurs qui, lorsque le temps le permet, font l'ascension pendant cinq à huit heures le dimanche, lendemain du jour de marché à Bagnères. Ce moyen de transport onéreux double le coût de tous les matériaux utilisés au sommet. En outre, les transports doivent souvent être reportés de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines, et une partie de la nourriture est souvent perdue.

Au tournant du siècle, le Bureau Central Météorologique demande à Marchand d'installer un jardin botanique au sommet, pour étudier le comportement des plantes à haute altitude. Joseph Bouget, un modeste jardinier de Bagnères, prend en main le projet, et, au cours des ans, il publie plus de 30 articles sur les expériences menées en ce jardin; il devient bientôt un expert consulté par les grands noms de la botanique en France. A partir de 1934 et pendant une décennie, il gère un important projet pour faire pousser des pommes de terre à partir de graines et regénérer les tubercules utilisées par les agriculteurs de la région. Mais le ministère ne voudra jamais lui attribuer un poste permanent à l'observatoire, et Bouget sera toujours rémunéré de façon précaire.

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Sylvain Latreille (à droite) au jardin botanique du Pic du Midi en 1906

C'est également au début du siècle que Benjamin Baillaud, alors directeur de l'observatoire de Toulouse, décide de construire un télescope au Pic. Il connaît bien ce site et ses avantages pour avoir souvent participé à son inspection annuelle. Mais il veut d'abord s'assurer par lui-même du bien fondé de cette réputation du Pic pour les bonnes images. Il y installe une petite coupole provisoire sous laquelle il pose une monture pouvant accommoder plusieurs tubes de petits télescopes, puis il passe plusieurs étés avec des membres de son personnel à conduire des tests astronomiques. Ils concluent que les images sont souvent bonnes et parfois excellentes.

Baillaud obtient alors des crédits pour la construction d'une coupole, d'un télescope de 50 centimètres de diamètre et d'une maison pour les astronomes visiteurs. Les travaux commencent après la saison d'été de 1904. En 1906, la coupole est terminée et le télescope, construit dans un atelier parisien, est amené à Bagnères par chemin de fer, puis au col du Tourmalet par char à boeufs. De là, les 22 caisses, pesant entre 300 et 800 kilos, sont transportées au sommet par une douzaine de soldats d'un régiment d'artillerie de Tarbes. Les difficultés sont telles que, au bout d'un mois d'efforts, ils ne parviennent qu'au col de Sencours. Les caisses y passent l'hiver et le télescope n'est au sommet qu'en septembre 1907. Un autre été est nécessaire pour le monter et le rendre opérationnel.

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Un groupe d'artilleurs d'un régiment de Tarbes transporte les caisses du télescope de cinquante centimètres jusqu'au sommet du Pic du Midi en 1906

Les deux premiers utilisateurs arrivent en septembre 1909; ce sont le comte de la Baume Pluvinel et son assistant. Les excellentes images qu'ils obtiennent de Mars leur permettent de démentir l'existence de canaux sur la planète rouge. L'année suivante est l'année de la comète de Halley; malheureusement, elle n'est visible qu'en mai, la pire saison au Pic. Henri Godard, de l'observatoire de Bordeaux, et Gaston Millochau, de celui de Meudon, séjournent trois semaines au Pic avant de pouvoir ouvrir la coupole. L'une des rares distraction est un tourne- disques avec une douzaine de disques, et les deux astronomes les connaissent bientôt par coeur. Cet automne, le comte de la Baume et son assistant sont de retour au Pic, mais le temps y est nettement moins beau que l'année précédente. C'est ainsi que le Pic acquiert la réputation injustifiée qu'il y fait toujours mauvais, et les astronomes français ne se bousculent pas pour y venir observer. Le seul qui utilise le télescope Baillaud avec persévérance est Jules Baillaud, le fils de Benjamin; ses travaux au Pic lui valent un prix de l'Académie des Sciences en 1924.

Le nouveau télescope, administré par l'observatoire de Toulouse, est dès le début une source permanente de problèmes pour Marchand, qui ne supporte pas cette intrusion dans son domaine. Cette animosité, également ressentie par le personnel au sommet, est source de quelques conflits avec les toulousains.

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Benjamin Baillaud devant le blockhaus en 1909

Emile Marchand meurt en mars 1914. La guerre éclate avant qu'on ait eu le temps de nommer un nouveau directeur. Ce n'est pas sans une certaine angoisse que le directeur intérimaire doit partir, laissant le Pic isolé et vulnérable, comme il le dit dans une lettre. "Je cesse ce soir mon service à l'Observatoire pour cause de mobilisation. Je dois être rendu à Tarbes demain 3 août avant 8h du matin. Les bureaux seront fermés à partir d'aujourd'hui. (...) Il ne resterait donc au sommet que M Latreille, tout seul." Et, en effet, Latreille reste seul au Pic pendant 14 mois, refusant de quitter son poste tant qu'il n'y a personne pour le remplacer et garantir ainsi la continuité des observations météorologiques quotidiennes.

La disparition du directeur est l'occasion de mettre tous les instruments et le personnel sous une seule autorité, celle de l'observatoire de Toulouse, ce qui est fait en 1915. Joseph Rey, un lieutenant de marine, est nommé directeur-adjoint, mais ne rejoint son poste qu'à la fin de 1917.